La fumée des feux de forêt de l’été dernier reste gravée dans la mémoire de la plupart des Canadiens. À Vancouver, où j’habite, le ciel est devenu orange foncé pendant des jours. Les enfants sont restés à l’intérieur. Les voisins âgés ont colmaté leurs fenêtres avec du ruban adhésif. On consultait les applications de qualité de l’air comme on regarde la météo. Ce qui ressemblait alors à une crise est maintenant décrit comme faisant partie d’une tendance qu’on ne peut plus ignorer.
L’agence météorologique des Nations Unies a lancé un avertissement sévère : la Terre connaît un déséquilibre énergétique critique plus grave qu’à n’importe quel moment de l’histoire documentée. L’Organisation météorologique mondiale rapporte que notre planète absorbe beaucoup plus d’énergie qu’elle n’en libère dans l’espace. Le résultat n’est pas abstrait. Ça se manifeste dans le réchauffement des océans, les changements de conditions météorologiques et le genre d’étés remplis de fumée qui sont devenus la norme en Colombie-Britannique.
Plus de quatre-vingt-dix pour cent de la chaleur excédentaire piégée par ce déséquilibre est absorbée par les océans, selon le rapport sur l’état du climat. L’année dernière, le contenu thermique des océans a atteint les niveaux les plus élevés jamais enregistrés. Le rythme du réchauffement des océans a plus que doublé au cours des vingt dernières années. Pour les communautés côtières partout au Canada, ce n’est pas une menace lointaine. Ça affecte les populations de poissons, l’intensité des tempêtes et les moyens de subsistance de ceux qui dépendent de la mer.
Les onze dernières années ont été les onze plus chaudes jamais enregistrées, depuis 1850 quand le suivi systématique des températures a commencé. Quand une tendance se répète autant de fois, ça cesse d’être une coïncidence. Ça devient un signal. Le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, l’a dit sans détour dans une allocution vidéo récente. « Quand l’histoire se répète onze fois, ce n’est plus une coïncidence. C’est un appel à l’action. »
Le déséquilibre énergétique lui-même est d’une ampleur stupéfiante. Entre 2005 et 2025, le déséquilibre énergétique de la Terre a augmenté d’environ onze zettajoules par année. Ce chiffre est difficile à saisir jusqu’à ce qu’on réalise qu’il équivaut à environ dix-huit fois l’énergie totale que l’humanité utilise annuellement. La planète accumule de la chaleur à un rythme qui dépasse largement notre consommation énergétique mondiale totale. Ce déséquilibre fait l’objet d’un suivi exhaustif pour la première fois dans ce nouveau rapport, donnant aux scientifiques une image plus claire de l’ampleur avec laquelle on a modifié le budget énergétique fondamental de notre monde.
Les causes de cette crise sont bien comprises. La combustion du charbon, du pétrole et du gaz naturel libère des gaz à effet de serre comme le dioxyde de carbone, le méthane et l’oxyde nitreux dans l’atmosphère. Ces gaz emprisonnent la chaleur qui autrement s’échapperait dans l’espace. Les auteurs du rapport soulignent que cette vulnérabilité croissante est causée par les activités humaines. Ce n’est pas un cycle naturel. C’est une conséquence de choix faits au fil des décennies sur la façon dont on alimente nos économies et structure nos sociétés.
J’ai parlé avec un pêcheur à Tofino l’automne dernier qui a décrit les changements qu’il a observés au cours de trente ans en mer. Des espèces qui apparaissaient normalement à la fin de l’été se présentent maintenant au début du printemps. Les conditions météorologiques ont changé. La prévisibilité qui guidait autrefois son travail s’est érodée. Son expérience reflète ce que les scientifiques documentent à l’échelle mondiale. Les systèmes qui ont soutenu la vie et les moyens de subsistance sont en train d’être réécrits.
S’ajoutant à la crise actuelle, il y a la menace imminente d’El Niño, un phénomène climatique naturel qui réchauffe périodiquement l’océan Pacifique. Les scientifiques prédisent qu’une phase El Niño pourrait se former dans la deuxième moitié de 2026, poussant potentiellement les températures mondiales à des niveaux sans précédent en 2027. Le Dr John Kennedy de l’Organisation météorologique mondiale a averti qu’une transition vers des conditions El Niño pousserait probablement les températures mondiales vers de nouveaux records. La variabilité naturelle d’El Niño, superposée à la tendance au réchauffement causée par l’humain, crée des conditions propices aux événements météorologiques extrêmes.
El Niño ne cause pas le changement climatique, mais il amplifie ses effets. Durant les années El Niño précédentes, on a vu des sécheresses dans certaines régions et des inondations dans d’autres. Les systèmes agricoles sont sous pression. Les réserves d’eau diminuent. Les communautés déjà vulnérables aux impacts climatiques font face à des risques accrus. La différence maintenant, c’est que ces événements se déroulent sur une planète qui est déjà plus chaude qu’à n’importe quel moment de l’histoire humaine.
António Guterres a décrit la situation en termes clairs. « La planète Terre est poussée au-delà de ses limites. Chaque indicateur climatique clé clignote en rouge. » Son appel à l’action portait sur l’abandon des combustibles fossiles et l’adoption des énergies renouvelables. La technologie existe. L’éolien, le solaire et d’autres sources d’énergie propre sont maintenant compétitifs en termes de coûts avec les combustibles fossiles dans plusieurs marchés. Le défi, c’est la volonté politique et la vitesse de transition.
Au Canada, la conversation autour de la transition énergétique est compliquée par la dépendance économique envers l’extraction des combustibles fossiles. Les sables bitumineux de l’Alberta, le gaz naturel de la Saskatchewan, le forage en mer à Terre-Neuve, tout ça contribue aux revenus nationaux et à l’emploi. Pourtant, le même pays subit les impacts directs du changement climatique dans toutes les régions. La fonte du pergélisol menace les infrastructures dans le Nord. Les sécheresses et les vagues de chaleur mettent l’agriculture sous pression dans les Prairies. Les inondations et les incendies perturbent la vie d’un océan à l’autre.
Ce que le rapport de l’ONU rend clair, c’est que le temps des changements progressifs est terminé. Le déséquilibre énergétique s’accélère. Le réchauffement s’intensifie. Les choix faits dans les prochaines années détermineront les conditions pour les générations à venir. Il ne s’agit pas d’avenirs lointains ou d’ours polaires sur de la glace qui fond. Il s’agit de l’air que nos enfants respirent, de l’eau qu’on boit et de la stabilité des systèmes qui nous soutiennent.
En me promenant dans mon quartier à Vancouver, je vois des panneaux solaires qui apparaissent sur les toits. Les véhicules électriques deviennent courants. Des jardins communautaires poussent dans des terrains vacants. Ces petits changements comptent, mais ils doivent prendre de l’ampleur. L’avertissement de l’ONU s’adresse aux gouvernements et aux industries qui ont le pouvoir de faire des changements systémiques. Les actions individuelles sont importantes, mais elles ne peuvent pas remplacer les politiques et les investissements à l’échelle requise.
Les onze années les plus chaudes jamais enregistrées n’étaient pas des anomalies. Elles sont le résultat de choix. Et les choix peuvent changer.