Imaginez un travailleur d’une usine de pièces automobiles à Windsor qui finit sa journée plus tôt parce que les commandes se font rares. Sur le chemin du retour, il saute son arrêt habituel au café. Multipliez ça par des milliers de travailleurs, et tout d’un coup, le Tim Hortons du coin n’a plus besoin de trois baristas au shift du matin. C’est comme ça que les tarifs traversent une économie—pas comme un coup de tonnerre, mais comme une fuite lente qui finit par inonder le sous-sol.
Jeudi marque un an depuis que Donald Trump a lancé ce qu’il appelait le « Jour de la Libération », déclenchant une vague de tarifs qui a remodelé le commerce nord-américain. Pour le Canada, les dégâts ne sont pas arrivés d’un coup. Ça a commencé avec des menaces en février de l’année dernière, qui se sont durcies en droits sectoriels en mars, et qui creusent tranquillement le marché du travail depuis. Le secteur manufacturier a perdu plus de 51 000 emplois au cours des douze derniers mois, ce qui en fait le secteur le plus touché au pays. La majorité de ces pertes sont survenues en Ontario, où les usines d’acier, d’aluminium et d’automobile soutiennent des communautés entières.
Brendon Bernard, économiste principal chez Indeed, a résumé l’année écoulée en deux mots : plutôt statique. La croissance de l’emploi ne s’est pas effondrée, mais elle n’a pas rebondi non plus. Le marché du travail fait du surplace, et les économistes commencent à se demander si le bout peu profond va bientôt devenir plus creux.
Le secteur manufacturier allait toujours encaisser le premier coup. Les tarifs américains ont visé l’acier, l’aluminium et l’automobile avec une précision chirurgicale, et le cœur industriel du Canada l’a ressenti immédiatement. Andrew DiCapua, économiste principal à la Chambre de commerce du Canada, craint que la douleur ne soit pas terminée. Plusieurs contrats automobiles s’étendent sur six à douze mois, ce qui signifie que les mises à pied pourraient arriver par vagues à mesure que ces ententes expirent et que les entreprises réévaluent la capacité de production dont elles ont réellement besoin.
Statistique Canada a rapporté en mars que le taux d’utilisation de la capacité industrielle—une mesure de la production des usines par rapport à leur potentiel—s’établissait à 78,5 pour cent au quatrième trimestre de l’année dernière. C’est une baisse modeste, mais elle indique que les usines fonctionnent en deçà de leur capacité. Quand les commandes ralentissent, les entreprises n’ont pas besoin d’autant de travailleurs sur le plancher. DiCapua craint que l’élan ne penche encore vers le bas.
Kari Norman, économiste principale chez Desjardins, reconnaît que les dégâts ont été sévères pour les travailleurs individuels et certaines industries spécifiques, mais elle note que le marché du travail national ne s’est pas effondré comme certaines prévisions initiales le prédisaient. La grande inconnue, c’est ce qui se passera lors de la révision prochaine de l’accord commercial Canada-États-Unis-Mexique plus tard cette année. Si les niveaux tarifaires restent à peu près où ils sont maintenant et que le Canada obtient un engagement ferme de Washington, Norman s’attend à ce que l’emploi manufacturier se stabilise plutôt que de s’effondrer.
Les services ont été le filet de sécurité du pays. À lui seul, le secteur de la santé a ajouté 92 000 emplois au cours de la dernière année, stimulé par les investissements provinciaux pour prendre soin d’une population vieillissante. Dans tous les secteurs des services, le Canada a gagné 85 900 postes, compensant largement les 34 200 emplois perdus dans les industries productrices de biens. C’est l’une des raisons pour lesquelles le taux de chômage n’a pas explosé.
Mais l’enquête sur la population active de février a révélé une fissure dans cette résilience. Le Canada a perdu 84 000 emplois en un seul mois, et la plupart de ces pertes provenaient des services. C’est un rappel qu’aucune partie de l’économie n’existe en vase clos. Quand le secteur manufacturier trébuche, les effets d’entraînement finissent par atteindre les industries qui semblent isolées de la politique commerciale.
L’analogie du café de DiCapua illustre le risque de contagion. Un travailleur qui perd des shifts dépense moins pour ses routines matinales, ses lunchs et ses courses. Les commerces qui servent ces travailleurs voient la demande faiblir et commencent à couper du personnel. Les budgets de marketing rétrécissent. Les chaînes d’approvisionnement s’ajustent. Les provinces les plus touchées par les tarifs américains—Ontario, Québec et Colombie-Britannique—voient aussi une croissance plus lente dans les services, ce qui suggère que le sentiment se propage au-delà du plancher d’usine.
Bernard d’Indeed a dit qu’il n’est guère surprenant que les tarifs et un marché immobilier en refroidissement se combinent pour affaiblir le portrait plus large du travail en Ontario. La province a été pressée de plusieurs directions, et les pressions commencent à se manifester dans des secteurs qui n’exportent pas un seul widget.
Certains économistes mettent en garde contre une lecture excessive d’un seul mauvais mois. L’enquête sur la population active est notoirement volatile, et la forte baisse de février pourrait simplement être du bruit statistique. L’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail, qui est moins actuelle mais souvent plus stable, brosse un tableau plus plat. Bernard a noté que lorsque l’enquête sur la population active montrait une croissance robuste de l’emploi au quatrième trimestre de l’année dernière, l’EERH était essentiellement stable. Cela suggère que la vérité se situe quelque part entre les gros titres—ni aussi rose que les meilleurs mois ni aussi sombre que les pires.
Pourtant, les deux ensembles de données s’accordent sur une chose : la croissance de l’emploi a ralenti. Et le plus gros moteur de ce ralentissement n’est pas seulement les tarifs. C’est la démographie.
Statistique Canada a rapporté en mars que la population canadienne a diminué en 2025, la première baisse annuelle jamais enregistrée. Plus de baby-boomers prennent leur retraite que de jeunes travailleurs n’entrent sur le marché du travail, et l’immigration a diminué. Le résultat est un bassin de main-d’œuvre qui stagne ou même se contracte. Cela signifie que le Canada n’a pas besoin d’ajouter autant d’emplois chaque mois pour garder le taux de chômage stable. Cela signifie aussi que les baisses mensuelles d’emploi—qui signalaient autrefois des problèmes—pourraient devenir routinières.
Bernard a expliqué que lorsque la ligne de tendance est plate, les données vont rebondir autour de ce chiffre plat. Même si l’économie ne se détériore pas, la volatilité donnera l’impression qu’elle oscille sauvagement. Les pertes d’emplois mensuelles apparaîtront plus souvent, non pas parce que les fondamentaux se sont détériorés, mais parce que la base de référence a changé.
Desjardins prévoit que le taux de chômage planera autour de 6,7 pour cent jusqu’en 2026, à peu près là où il se situait en février, avant de s’améliorer l’année suivante. Norman voit quelques points lumineux à l’horizon. Les dépenses gouvernementales en défense et en construction pourraient stimuler l’embauche dans ces domaines. Le chômage chez les jeunes, qui a été obstinément élevé, pourrait s’atténuer pendant la saison des emplois d’été—surtout si plus de Canadiens passent leurs vacances au pays. Une hausse des prix de l’énergie liée au conflit en Iran a fait grimper les coûts du carburant d’aviation et des billets d’avion, ce qui pourrait pousser les familles vers des road trips et des vacances locales. Ce serait une petite victoire pour le secteur touristique canadien et les travailleurs saisonniers qu’il emploie.
Mais ce sont des vents favorables modestes dans un marché qui est surtout encalminé. Les perspectives pour le secteur manufacturier dépendent de la politique et de la diplomatie, pas de la productivité ou de l’innovation. Les services tiennent le coup, mais ils ne sont pas immunisés contre le ralentissement de la production de biens. Et les vents contraires démographiques ne disparaîtront pas.
Il y a un an, quand Trump a annoncé ses tarifs, la question immédiate était de savoir à quel point les dégâts seraient graves. Maintenant, avec douze mois de données en main, la réponse devient plus claire. Les dégâts n’ont pas été catastrophiques, mais ils ont été persistants. Les emplois n’ont pas disparu en masse, mais ils ont cessé d’apparaître au rythme dont le Canada a besoin pour suivre le pas d’une population changeante.
Statique pourrait être le bon mot. Ce n’est pas une récession, mais ce n’est pas non plus de la croissance. C’est un marché du travail coincé sur place, attendant de voir si le prochain changement de politique va le débloquer—ou le pousser plus profondément dans la boue.