François Legault est entré à l’Assemblée nationale cette semaine en sachant que le calendrier l’avait finalement rattrapé. Après des années à occuper le fauteuil de premier ministre, cette session marque sa dernière présence dans ce rôle. L’Assemblée nationale prend une pause la semaine prochaine, et d’ici la mi-avril, quelqu’un d’autre portera le titre.
La Coalition Avenir Québec se réunira le 12 avril pour choisir son prochain chef. Christine Fréchette ou Bernard Drainville prêtera serment peu après la fin du congrès de ce week-end. Legault ne disparaît pas complètement — il restera député jusqu’à ce que les électeurs se rendent aux urnes en octobre. Mais le poste qui a défini sa vie publique pendant six ans appartiendra bientôt à quelqu’un d’autre.
C’est un rythme étrange pour quelqu’un qui a bâti un parti de toutes pièces. Legault a cofondé la CAQ en 2011, des années après avoir quitté le Parti Québécois et sa mission souverainiste. Avant ça, il s’était fait un nom dans les affaires comme l’un des fondateurs d’Air Transat. La politique l’a appelé en 1998 quand Lucien Bouchard était premier ministre. Legault a joint le cabinet du PQ et a gravi les échelons rapidement. Mais la souveraineté ne lui a jamais convenu à long terme, alors il est parti et a créé quelque chose de nouveau.
La CAQ n’a pas gagné tout de suite. Ça a pris de la patience et de la discipline. En 2018, les électeurs étaient prêts pour un changement. Le parti de Legault a pris le pouvoir, mettant fin à des années de règne libéral. La promesse était simple : se concentrer sur l’économie, réduire l’immigration et protéger l’identité québécoise. Pas de discours référendaire. Pas de chicanes constitutionnelles. Juste de la gouvernance.
Pendant un bout, cette formule a marché à merveille. Les cotes d’approbation de Legault ont grimpé en flèche durant la pandémie de COVID-19. Les Québécois l’ont regardé livrer des points de presse quotidiens d’une main ferme. Il n’a pas enrobé les décès ni la pression sur les hôpitaux. Il a imposé certains des confinements les plus stricts au pays et les a défendus sans s’excuser. La santé publique est devenue son armure politique.
Mais l’armure a fini par craquer. Alors que la pandémie s’estompait, d’autres enjeux sont passés à l’avant-plan. L’immigration est devenue une source de tension. Legault s’est confronté à répétition avec les libéraux fédéraux sur le nombre de nouveaux arrivants que le Québec devrait accueillir. Il a soutenu que la province ne pouvait pas intégrer les gens assez rapidement sans perdre son caractère français. Ottawa n’était pas d’accord, et la tension entre les deux paliers de gouvernement est devenue personnelle par moments.
Puis il y a eu la loi 21, la loi sur la laïcité qui interdit aux employés de l’État en position d’autorité de porter des symboles religieux. Les enseignants, les policiers, les juges — quiconque détient un pouvoir étatique ne peut pas porter de hijab, de turban ou de crucifix. La loi a déclenché des manifestations et des contestations judiciaires. Les groupes de défense des droits civils l’ont qualifiée de discriminatoire. Legault est resté ferme, insistant qu’elle protégeait les valeurs laïques du Québec. Le gouvernement fédéral a refusé d’intervenir, mais plusieurs députés libéraux ont clairement exprimé leur opposition.
Ces batailles ont défini les dernières années de Legault au pouvoir. Il ne gérait pas juste une province — il défendait une vision du Québec qui ne cadrait pas toujours avec le reste du Canada. Ça l’a rendu populaire chez nous et controversé ailleurs. Sa base adorait cette défiance. Les critiques y voyaient de la division.
Maintenant, la CAQ avance sans lui à la barre. Fréchette et Drainville représentent deux chemins différents pour le parti. Fréchette, l’actuelle vice-première ministre, offre la continuité et un style de gouvernance calme. Drainville, un ancien ministre du PQ qui a traversé vers la CAQ, apporte de l’énergie et un ton plus mordant. Les deux ont défendu l’héritage de Legault durant la course à la chefferie, mais ils ont aussi laissé entendre des corrections de trajectoire.
Le congrès lui-même sera observé de près. Les membres de la CAQ n’ont jamais eu à faire ce choix avant — Legault était le fondateur, le visage, la raison pour laquelle plusieurs se sont joints. Choisir quelqu’un d’autre signifie redéfinir ce que le parti représente au-delà de l’image d’un seul homme. C’est pas toujours une transition facile.
Le départ de Legault soulève aussi des questions sur ce qui l’attend personnellement. Il reste à l’Assemblée nationale jusqu’en octobre, mais ce rôle se sentira différent. Siéger comme simple député après avoir dirigé le gouvernement, c’est un changement humiliant. Certains anciens premiers ministres s’effacent tranquillement. D’autres restent bruyants. Legault n’a pas dit grand-chose sur ses plans, mais c’est difficile de l’imaginer rester silencieux longtemps.
Ce qui est indéniable, c’est qu’il a changé la politique québécoise. Il a prouvé qu’une troisième option pouvait fonctionner. Pendant des années, les électeurs choisissaient entre fédéralistes et souverainistes. La CAQ a offert autre chose — un parti nationaliste qui ne voulait pas l’indépendance. Ça a redessiné la carte. Les libéraux ont perdu leur emprise sur le vote fédéraliste. Le PQ a sombré dans la non-pertinence. Québec Solidaire a gagné du terrain à gauche, mais la CAQ a tenu le centre.
Legault a aussi changé le ton de la gouvernance. Il n’a pas fait semblant d’être l’ami de tout le monde. Il a pris des décisions difficiles et les a défendues carrément. Ce style lui a valu des admirateurs et des ennemis à parts égales. Mais ça l’a gardé au contrôle pendant six ans, ce qui est pas rien dans une province avec un électorat agité.
Alors qu’il prend place pour la dernière fois comme premier ministre, le poids de cette histoire repose avec lui. Le prochain chapitre appartient à quelqu’un d’autre. Mais le parti, les politiques et le paysage politique qu’il laisse derrière porteront son empreinte pendant des années. L’élection d’octobre testera si c’est suffisant pour garder la CAQ au pouvoir. Pour l’instant, le règne de Legault au sommet tire à sa fin, et le Québec regarde pour voir ce qui vient ensuite.