Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, se rend au Texas la semaine prochaine avec une mission bien précise. Il veut convaincre les dirigeants d’entreprises américaines que les tarifs nuisent à tout le monde. Ce voyage de plusieurs jours le mènera à Houston, Dallas et Austin.
Le message de Ford est direct : les tarifs de Trump se retournent contre lui. « Les tarifs du président Trump sur le Canada sont une taxe sur les États-Unis, coûtant des milliards à l’économie et aux familles des deux côtés de la frontière », a déclaré son bureau. Les secteurs de l’acier et de l’automobile ont été particulièrement touchés en Ontario.
Ce n’est pas la première fois que Ford se lance dans la diplomatie transfrontalière. En décembre dernier, il était à New York pour signer une entente de coopération en énergie nucléaire avec la gouverneure Kathy Hochul. Mais sa visite au Texas survient dans un moment plus délicat pour les relations commerciales.
Les relations entre Ottawa et Washington ont connu un passage difficile en octobre dernier. Le gouvernement Ford a diffusé une publicité télévisée aux États-Unis avec un extrait audio d’un discours anti-tarifs de Ronald Reagan. Trump n’a pas apprécié l’approche et a carrément annulé les négociations, qualifiant la pub de « fausse ».
Ford a retiré la publicité mais ne s’est jamais excusé. Il l’a même qualifiée de « meilleure pub jamais diffusée ». Cette assurance reflète sa stratégie globale d’engagement direct avec les décideurs américains, peu importe leur allégeance politique.
Le voyage au Texas est rempli de rencontres. Ford rencontrera des représentants de WM (anciennement Waste Management), Westlake Corporation, Waste Connections et Mitsubishi Heavy Industries America Inc. Il échangera aussi avec des dirigeants de Compass Datacenters, Toyota, Hewlett Packard et McKesson, une importante compagnie de soins de santé.
Jeudi, Ford rencontrera le gouverneur du Texas, Greg Abbott. Abbott est républicain et allié de Trump. Il est en poste depuis 2014 et brigue un autre mandat cet automne avec l’appui de Trump. Les deux gouverneurs ne se sont jamais rencontrés, ce qui fait de cette visite autant un exercice de réseautage qu’une discussion politique.
L’appui d’Abbott compte parce que le Texas est une puissance économique majeure. Le PIB de l’État rivalise avec celui de pays entiers. Si Ford réussit à convaincre les intérêts commerciaux et les dirigeants politiques du Texas, ça renforce la position de l’Ontario dans les négociations commerciales.
Le bureau de Ford a souligné qu’il rencontre des législateurs des deux partis « aux niveaux national et étatique, pour bâtir des relations et partager sa vision de Forteresse Am-Can ». C’est l’image de marque de Ford pour un partenariat économique et sécuritaire plus étroit entre le Canada et les États-Unis.
Le concept de Forteresse Am-Can est la tentative de Ford de recadrer la relation. Au lieu de se concentrer sur les différends, il veut mettre l’accent sur la prospérité et la sécurité communes. C’est un argument qui résonne chez certains politiciens américains préoccupés par la compétition mondiale.
Pendant que Ford travaille l’angle texan, les négociations fédérales se poursuivent. Le ministre du Commerce, Dominic LeBlanc, était à Washington plus tôt ce mois-ci pour rencontrer le représentant américain au commerce, Jamieson Greer. La renégociation de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique est en cours, et des provinces comme l’Ontario ont beaucoup en jeu.
Ford n’est pas le seul politicien ontarien qui se dirige vers le sud la semaine prochaine. Le ministre de l’Énergie et des Mines, Stephen Lecce, sera à Washington lundi avec une délégation de la Chambre de commerce de l’Ontario. Ils prévoient rencontrer des décideurs et des associations industrielles pour renforcer le même message : maintenir l’ACEUM et éliminer les tarifs.
Cette double approche reflète comment les provinces sont de plus en plus actives dans la diplomatie commerciale internationale. Alors que le gouvernement fédéral mène les négociations formelles, des premiers ministres comme Ford sont là à faire valoir leur point directement. C’est une stratégie née de la nécessité vu à quel point les économies sont intégrées.
L’économie de l’Ontario dépend énormément du commerce transfrontalier. Le secteur automobile à lui seul emploie des dizaines de milliers de travailleurs dans la province. Quand les tarifs perturbent les chaînes d’approvisionnement, ce ne sont pas juste les bilans des entreprises qui en souffrent. Les travailleurs et leurs familles en ressentent l’impact immédiatement.
L’argument de Ford aux dirigeants d’entreprises texans mettra probablement l’accent sur la dépendance mutuelle. Les ressources et la fabrication canadiennes alimentent les industries américaines. Les investissements et les marchés américains soutiennent les emplois canadiens. Les tarifs bloquent un système qui fonctionne bien quand on le laisse tranquille.
Le moment choisi pour le voyage est délibéré. Les renégociations de l’ACEUM s’intensifient, et les tarifs restent en place malgré des mois d’efforts diplomatiques. Ford semble croire que l’engagement direct avec les dirigeants d’États et les chefs d’entreprises peut créer de la pression au niveau fédéral.
Reste à voir si cette stratégie fonctionnera. Trump a montré qu’il est prêt à utiliser les tarifs comme outil de négociation peu importe la logique économique. Mais Ford parie que les républicains texans qui se soucient de l’économie de leur État pourraient aider à faire bouger les choses.
L’approche proactive du premier ministre en matière de diplomatie commerciale est devenue une caractéristique déterminante de son leadership. Il n’attend pas que les fonctionnaires fédéraux règlent les choses. Il prend l’avion et fait valoir son point directement à quiconque veut bien l’écouter.
Cette approche comporte des risques. Le fiasco de la pub avec Reagan a montré à quel point ces efforts peuvent mal tourner. Mais ça reflète aussi une réalité politique : les premiers ministres qui veulent protéger leur économie ne peuvent pas se permettre de rester les bras croisés.
Le voyage de Ford au Texas testera si la diplomatie personnelle peut faire bouger les choses sur les tarifs. Il reviendra la semaine prochaine soit avec de nouveaux engagements des dirigeants d’entreprises, soit juste avec plus d’arguments. Quoi qu’il en soit, la bataille commerciale continue.