La collision entre l’économie à la demande en plein essor au Canada et les modèles d’assurance désuets devient de plus en plus difficile à ignorer. Près de six millions de Canadiens participent maintenant à une forme quelconque de travail à la demande, mais une proportion importante opère dans des zones grises réglementaires et de couverture qui pourraient les laisser exposés lorsque les choses tournent mal.
Un sondage récent commandé par H&R Block Canada a révélé que 17 % des Canadiens ont travaillé dans l’économie à la demande en 2025, avec une participation qui grimpe à 26 % chez les 18 à 34 ans. Mais c’est là que ça devient inconfortable tant pour les assureurs que pour les travailleurs : plus du tiers des travailleurs à la demande ont admis ne pas avoir déclaré tous leurs revenus dans leur déclaration de revenus de l’an dernier, et 29 % ont dit qu’ils n’ont pas l’intention de tout déclarer cette année non plus.
Cette volonté de contourner l’Agence du revenu du Canada témoigne d’un changement culturel plus large. Beaucoup de jeunes Canadiens traitent leurs activités secondaires comme des expériences informelles plutôt que comme de véritables entreprises. Le problème, c’est que la souscription d’assurance ne fonctionne pas comme ça. Les polices sont bâties sur la divulgation, et quand quelqu’un omet de dire à son assureur qu’il utilise son auto pour livrer de la bouffe ou qu’il loue son sous-sol sur Airbnb, il annule peut-être sa couverture sans le savoir.
Yannick Lemay, expert fiscal chez H&R Block Canada, a averti que le gouvernement fédéral a mis en œuvre une nouvelle législation en 2024 obligeant les plateformes numériques comme Etsy et Airbnb à déclarer directement les revenus des utilisateurs à l’ARC. Ça veut dire que les autorités fiscales peuvent maintenant comparer ce que les travailleurs à la demande déclarent avec ce que les plateformes divulguent. Pour les assureurs, la même logique s’applique. À mesure que les plateformes partagent plus de données, les assureurs auront éventuellement de meilleurs outils pour identifier les écarts entre l’activité déclarée et le risque réel.
La question est de savoir si les assureurs sont prêts à rejoindre les travailleurs à la demande là où ils sont, ou s’ils vont continuer à se fier à des libellés de polices qui datent d’avant l’économie des téléphones intelligents.
Les polices d’assurance auto personnelle standard au Canada excluent généralement la couverture lorsqu’un véhicule est utilisé pour transporter des passagers ou des marchandises contre rémunération, à moins qu’un avenant spécifique pour le covoiturage ou la livraison soit ajouté. Certains assureurs vont refuser ou ne pas renouveler les polices carrément s’ils découvrent un travail régulier par application. Des produits commerciaux dédiés ou hybrides existent dans certaines provinces pour les chauffeurs de covoiturage et de livraison, mais la sensibilisation reste inégale. Quand des réclamations surviennent, le résultat est souvent un litige pour savoir si le chauffeur était en service ou non, s’il avait la bonne couverture en place, et qui savait quoi et quand.
L’assurance habitation fait face à des complications similaires. Plus de Canadiens utilisent leur maison comme lieu de travail, entrepôt ou propriété de location à court terme. D’autres monétisent des services numériques de la maison, créant des expositions potentielles liées aux blessures de tiers, aux dommages matériels, aux violations de données ou aux interruptions d’activité. Les libellés de polices existants ne couvrent peut-être pas entièrement ces risques, surtout quand le propriétaire ne réalise pas que sa couverture comporte des exclusions liées à l’activité commerciale.
Pour les courtiers et les assureurs, le sondage de H&R Block devrait servir de signal d’alarme. Si un tiers des travailleurs à la demande sont prêts à prendre le risque de ne pas déclarer leurs revenus à l’ARC, combien omettent aussi de divulguer leur activité à la demande sur les demandes d’assurance? Le sondage a révélé que 26 % des travailleurs à la demande estiment ne pas avoir une compréhension claire des implications fiscales du travail d’appoint. Cette même confusion s’étend probablement à la couverture.
Le fossé générationnel est frappant. Parmi les travailleurs à la demande de 18 à 34 ans, 41 % ont dit qu’ils seraient prêts à prendre le risque de ne déclarer aucun revenu lié aux petits boulots. C’est pas juste un problème de conformité fiscale. C’est un signal que les jeunes travailleurs opèrent avec un calcul de risque différent, qui priorise la flexibilité et les gains immédiats plutôt que la protection à long terme et l’adhésion réglementaire.
Lemay a souligné que les travailleurs à la demande sont généralement traités comme travailleurs autonomes par l’ARC, ce qui signifie qu’ils peuvent réclamer des milliers de dollars en dépenses si ces coûts sont documentés, raisonnables et vraiment requis pour l’entreprise plutôt que pour un usage personnel. Le même principe s’applique à l’assurance. Si vous exploitez une entreprise, même petite, vous avez besoin d’une couverture d’entreprise. Le défi, c’est que beaucoup de travailleurs à la demande ne se voient pas comme des propriétaires d’entreprise. Ils se voient comme des gens qui font quelques piastres de plus sur le côté.
Cet écart de perception crée de vrais problèmes quand des réclamations surviennent. Un chauffeur qui pense qu’il fait juste donner un coup de main quelques soirs par semaine peut ne pas réaliser que sa police d’auto personnelle exclut la couverture pendant les trajets payés. Un propriétaire qui loue une chambre libre sur une plateforme de location à court terme peut ne pas savoir que sa police d’habitation ne répondra pas si un invité se blesse ou cause des dommages.
Le sondage a aussi révélé que 51 % des travailleurs à la demande ont dit avoir commencé ou augmenté leur activité à la demande au cours de la dernière année à cause de l’inflation croissante et des pressions sur le coût de la vie. Ça veut dire que beaucoup entrent dans l’économie à la demande par nécessité financière, pas par ambition entrepreneuriale. Ils sont moins susceptibles d’avoir le budget pour une couverture d’assurance supplémentaire, même quand ils en ont besoin.
En même temps, 70 % des Canadiens croient que l’ère de l’emploi standard de neuf à cinq est en train de disparaître. Près d’un tiers a dit ne pas pouvoir imaginer rester dans le même emploi pendant plus de 10 ans, et chez les 18 à 34 ans, ce chiffre a grimpé à 46 %. L’ancien modèle d’avantages sociaux fournis par l’employeur — cotisations REER, pensions, couverture santé et dentaire — devient moins accessible à un segment croissant de la main-d’œuvre.
Neuf Canadiens sur dix considèrent toujours ces avantages comme un atout clé de l’emploi traditionnel, selon le sondage. Mais à mesure que plus de gens jonglent avec plusieurs rôles et des modèles de travail non traditionnels, le besoin de protection portable, achetée individuellement, augmente. L’assurance santé autonome, la protection du revenu, l’assurance accident, l’assurance vie et même la micro-couverture pour des petits boulots spécifiques pourraient devenir des outils essentiels pour combler les lacunes de protection qui étaient auparavant comblées par les régimes collectifs.
D’autres recherches récentes confirment l’ampleur du changement. Un rapport de 2025 de Securian Canada a révélé que 22 % des adultes canadiens — environ 7,3 millions de personnes — font maintenant une forme quelconque de travail à la demande, avec quatre millions qui l’utilisent pour compléter un emploi à temps plein. Statistique Canada a estimé qu’environ 2,7 millions de personnes ont participé au travail à la demande en 2023 selon des définitions plus larges du travail contingent et sur plateforme, et près de 665 000 ont gagné un revenu par le biais de plateformes numériques au cours des 12 mois précédant décembre 2024.
Cette évolution soulève des questions sur la capacité des produits actuels à capter les expositions liées aux petits boulots en assurance auto personnelle, habitation, responsabilité civile commerciale, protection du revenu et même cyber. À mesure que les particuliers monétisent de plus en plus leurs compétences et actifs numériques de la maison, les frontières entre risque personnel et commercial s’estompent.
La trace croissante de données sur les revenus de petits boulots et l’utilisation des plateformes pourrait, avec le temps, soutenir une souscription et une tarification plus raffinées pour ce segment. L’information au niveau des plateformes, si elle est accessible et conforme à la protection de la vie privée, peut aider les assureurs à distinguer entre les travailleurs occasionnels et les travailleurs à temps plein sur plateforme, aligner la couverture plus étroitement avec le risque réel et identifier où les réalités de travail des clients ont dépassé leurs polices existantes.
Pour l’instant, par contre, l’écart entre la réalité et la couverture reste large. La combinaison des changements de déclaration de l’ARC et de la participation croissante aux petits boulots est à la fois un avertissement et une ouverture. Les assureurs qui peuvent traduire les changements fiscaux et réglementaires complexes en conversations claires sur la couverture seront peut-être les mieux placés pour gagner et retenir cette classe émergente de travailleurs canadiens. Ceux qui attendent que le marché vienne à eux risquent de perdre leur pertinence auprès d’une génération qui réécrit les règles du travail, des revenus et du risque.