Le débat sur l’âge d’accès aux réseaux sociaux vient de prendre une tournure décisive. Un nouveau sondage de l’Institut Angus Reid révèle que les trois quarts des Canadiens appuient une interdiction complète des plateformes sociales pour les moins de seize ans. C’est pas juste une majorité. C’est une vague de fond.
Parents, défenseurs de la santé mentale et observateurs politiques se posent tous la même question : le Canada devrait-il suivre l’exemple de l’Australie et inscrire des restrictions d’âge dans la loi? Ou est-ce qu’une interdiction générale fait plus de mal que de bien?
Les résultats du sondage tombent au moment où les gouvernements provinciaux resserrent déjà la vis. Certaines commissions scolaires ont banni les téléphones en classe. D’autres poussent des programmes de littératie numérique. Mais ce sondage suggère que les Canadiens veulent plus que des demi-mesures.
Jenny Perez dirige Unplugged Canada, un groupe mené par des parents qui martèle ce message depuis un bout de temps déjà. Elle veut que les familles attendent jusqu’à quatorze ans pour les téléphones intelligents et seize ans pour les réseaux sociaux. Son objectif, c’est pas d’interdire complètement les écrans. C’est de retarder l’exposition au genre de contenu qui entraîne les jeunes dans un défilement sans fin.
«Ça affecte la capacité d’attention, la capacité de se concentrer, de performer et de mener d’autres activités», a dit Perez à Global News. Elle parle des applications construites autour de vidéos courtes et de fils d’actualité infinis. Le genre qui t’accroche et te lâche plus.
Son organisation demande pas qu’on coupe complètement les enfants d’Internet. Ils veulent de la préparation. Ils veulent que les jeunes comprennent dans quoi ils s’embarquent avant d’ouvrir leur premier compte. «On aimerait vraiment voir plus de littératie numérique et plus d’éducation et de préparation, pour qu’au moment où ils peuvent accéder à ces plateformes, ils soient prêts et qu’ils les utilisent davantage comme un outil, et effectivement, pour se connecter, plutôt que d’être déconnectés», a-t-elle dit.
Ce mot — déconnectés — revient souvent dans ce débat. Et il coupe dans les deux sens.
Stephen Sutherland, de l’Association canadienne pour la santé mentale, reconnaît que les réseaux sociaux peuvent être risqués. Mais il prévient que fermer la porte complètement pourrait isoler justement les jeunes qui ont le plus besoin de connexion. Il pense aux communautés rurales. Aux régions éloignées où un conseiller scolaire peut être à des heures de route. Aux endroits où les groupes de soutien en ligne sont parfois la seule bouée de sauvetage.
«C’est pas fait pour déconnecter les jeunes», a dit Sutherland. «Confondons pas l’objectif principal. Et l’objectif principal, c’est de garder les jeunes en sécurité et de s’assurer que les parents, les aidants, les éducateurs ont les outils et les ressources qu’ils peuvent utiliser pour aider à guider les jeunes vers ce qui va être utile pour eux.»
C’est là qu’est la tension. Les réseaux sociaux peuvent être nuisibles. Ils peuvent aussi être un pont. La question, c’est de savoir si on peut séparer les deux.
Cynthia Schoppmann, psychothérapeute à Ottawa, dit que retirer complètement les jeunes des réseaux sociaux, ça veut dire perdre du bon avec le mauvais. «Je pense que c’est important aussi de considérer que certains de ces avantages seraient aussi enlevés si on va jusqu’à tout interdire», a-t-elle dit à Global News.
Elle a raison de souligner le compromis. Pour certains ados, les communautés en ligne offrent un soutien qu’ils trouvent pas à la maison ou à l’école. Pour d’autres, c’est un exutoire créatif ou une façon de rester en contact avec des amis qui ont déménagé. Une interdiction fait pas disparaître ces besoins.
Mais Schoppmann reconnaît aussi l’évidence. Éviter les réseaux sociaux en 2025, c’est quasi impossible. «Définitivement, ça reste un défi, parce que la technologie est tellement intégrée maintenant dans notre quotidien», a-t-elle dit.
Et c’est ça le hic. On parle pas d’un monde où les jeunes peuvent simplement dire non. Les réseaux sociaux sont intégrés dans la façon dont les écoles communiquent, dont les équipes sportives s’organisent, dont les groupes d’amis planifient leurs fins de semaine. Dire à un jeune de seize ans de rester hors ligne, c’est comme lui dire de sauter le corridor entre les cours.
Reste que d’autres pays vont de l’avant. L’Australie a adopté une loi l’an dernier interdisant les réseaux sociaux aux moins de seize ans. La France, le Danemark et l’Indonésie ont suivi avec leurs propres versions. Les modèles varient, mais l’intention est la même : protéger les jeunes de plateformes qui ont pas été conçues pour leur bien-être.
Il y a aussi le changement juridique qui se passe aux États-Unis. La semaine dernière, deux causes majeures ont entrouvert la porte pour que les plateformes soient tenues responsables des dommages. C’est gros. Pendant des années, les entreprises technologiques se sont cachées derrière l’article 230, une loi qui les protège contre les poursuites liées au contenu généré par les utilisateurs. Ces causes suggèrent que ce bouclier tiendra peut-être pas éternellement.
Le sondage Angus Reid a aussi demandé aux Canadiens si les plateformes devraient être tenues responsables si une interdiction des réseaux sociaux était violée ici. La plupart ont dit oui. Ça en dit long sur où pointe la colère publique. C’est pas juste contre les jeunes qui passent trop de temps en ligne. C’est contre les compagnies qui ont construit les pièges.
Alors où ça laisse la politique fédérale? En ce moment, nulle part concrètement. Le gouvernement libéral a lancé des idées sur une législation de sécurité en ligne, mais rien qui touche directement aux interdictions basées sur l’âge. Les leaders provinciaux ont été plus vocaux, mais l’application reste un point d’interrogation. Comment vérifies-tu l’âge sans créer des problèmes de vie privée? Qui paie pour la surveillance? Qu’est-ce qui se passe quand un jeune utilise un VPN ou ment sur sa date de naissance?
C’est pas des petits détails. C’est la différence entre une loi qui marche et une qui devient une joke.
Il y a aussi la question de savoir si une interdiction s’attaque au vrai problème. Les compagnies de réseaux sociaux conçoivent leurs plateformes pour maximiser l’engagement. Ça veut dire des algorithmes qui te nourrissent du contenu basé sur ce qui te garde en train de scroller, pas sur ce qui est bon pour toi. Un jeune de seize ans est peut-être plus équipé émotionnellement qu’un de treize ans, mais il fait face aux mêmes manipulations de design.
Certains défenseurs disent qu’on devrait réglementer les plateformes, pas juste les utilisateurs. Forcer les compagnies à baisser les déclencheurs de dopamine. Limiter la collecte de données sur les mineurs. Exiger de la transparence dans le fonctionnement des algorithmes. C’est un combat plus difficile, mais peut-être plus efficace.
Pour l’instant, les chiffres du sondage donnent quelque chose aux politiciens. Un appui de soixante-quinze pour cent, c’est difficile à ignorer, surtout en approchant d’une année électorale. Est-ce que ça va se traduire en législation, ça dépend de la volonté des leaders à affronter à la fois les géants de la tech et le bordel logistique de l’application.
Des parents comme Perez attendent pas. Ils s’organisent. Ils parlent à d’autres familles. Ils font valoir que retarder les réseaux sociaux, c’est pas une question de peur. C’est de donner aux jeunes le temps de bâtir de la résilience avant que les applications leur mettent le grappin dessus.
Le débat disparaîtra pas. Au contraire, ça fait juste commencer.