La salle de guerre conservatrice n’est pas exactement en mode panique, mais on sent la tension quand les attachés politiques esquivent les questions sur les derniers chiffres. Dans plusieurs sondages publiés au cours des deux dernières semaines, le parti a perdu entre trois et sept points selon les régions. C’est pas catastrophique, mais c’est assez pour que les stratèges de campagne recalibrent discrètement leur message.
Des sources au sein du parti, qui ont accepté de parler sous le couvert de l’anonymat, affirment que cette baisse n’est pas surprenante étant donné l’élan récent des libéraux sur les annonces en matière de logement. Un organisateur conservateur chevronné dans une circonscription clé de l’Ontario m’a confié que leurs équipes de porte-à-porte entendent davantage de questions sur les solutions en matière d’abordabilité que sur les attaques contre les dépenses gouvernementales. Ça représente un changement par rapport à il y a six mois, quand la colère face à l’inflation dominait les conversations sur le pas des portes.
Le chef conservateur Pierre Poilievre a abordé indirectement la glissade dans les sondages lors d’un arrêt à Milton jeudi dernier. Il n’a pas mentionné de chiffres précis, mais a rapidement pivoté vers son message central concernant l’abolition de la taxe sur le carbone et la réduction des pressions sur le coût de la vie. Son équipe a fait circuler des extraits de cet événement en quelques heures, signe qu’ils travaillent fort pour maintenir la base mobilisée même si l’appui du grand public s’effrite.
Le directeur des communications du parti a refusé de fournir les données de sondages internes quand on lui a demandé. C’est une pratique courante pour toute opération de campagne, mais le silence en dit long. Quand les partis se sentent confiants face à leurs propres chiffres, ils laissent habituellement entendre des indices ou présentent les sondages publics comme des exceptions. Les conservateurs ne font pas ça en ce moment.
Qu’est-ce qui a changé au cours du dernier mois? Plusieurs choses convergent en même temps. Les libéraux ont déployé des mesures ciblées en matière de logement qui ont bien performé dans les sondages des circonscriptions de banlieue, surtout dans la région du Grand Toronto. Le NPD a gagné du terrain en Colombie-Britannique après que Jagmeet Singh ait aiguisé sa critique des profits corporatifs. Et le Bloc québécois continue de dominer au Québec, laissant les conservateurs se battre pour des miettes dans une province sur laquelle ils comptaient autrefois pour des sièges.
Les données régionales montrent que le déclin conservateur n’est pas uniforme. L’Alberta demeure solide comme le roc, avec un appui qui plane près de soixante pour cent dans certaines régions rurales. La Saskatchewan et le Manitoba affichent une loyauté similaire. Mais l’Ontario raconte une histoire différente. Les agrégateurs de sondages comme 338Canada montrent que l’avance du parti dans les circonscriptions de banlieue riches en votes s’est rétrécie à l’intérieur de la marge d’erreur. Perdre ces sièges et n’importe quel chemin vers un gouvernement majoritaire s’effondre.
Un député conservateur vétéran, qui s’est confié en privé après une réunion du caucus, a admis que le parti fait face à un problème de message. Les électeurs comprennent à quoi les conservateurs s’opposent, a-t-il dit, mais ils sont moins clairs sur quelles politiques précises remplaceraient les programmes libéraux actuels. Cet écart crée une ouverture pour que les adversaires définissent la plateforme conservatrice en termes négatifs. Les publicités d’attaque s’écrivent toutes seules quand ta vision alternative reste floue.
Les stratèges du parti débattent apparemment s’ils doivent publier des éléments de politique plus détaillés avant les prochaines élections ou s’en tenir à des thèmes populistes généraux. Y’a des risques des deux côtés. Des plans détaillés invitent à l’examen minutieux et donnent des munitions aux adversaires. Mais rester vague renforce la perception que les conservateurs sont meilleurs en critique qu’en gouvernance. C’est un dilemme classique pour un parti d’opposition.
La taxe sur le carbone demeure le point de ralliement le plus fiable du Parti conservateur. Poilievre a martelé ce message dans chaque mêlée de presse et événement de style campagne depuis des mois. Les sondages montrent que ça résonne fortement avec la base et des parties de l’électorat plus large, surtout dans les régions rurales où les coûts de carburant mordent plus fort. Mais certains stratèges conservateurs craignent que le message ait atteint un plateau. Les électeurs qui se soucient profondément de la taxe sur le carbone appuient déjà le parti. Ceux qui s’en fichent ne seront pas convaincus en répétant le même argument.
Entre-temps, les libéraux tentent de renverser la situation. Le bureau du premier ministre Justin Trudeau a émis une déclaration plus tôt cette semaine présentant le déclin conservateur dans les sondages comme preuve que les Canadiens rejettent ce qu’ils ont appelé des « compressions imprudentes aux services essentiels ». C’est du spin, évidemment, mais ça montre à quelle vitesse les changements d’élan se transforment en armes dans la guerre politique.
Les commentateurs favorables aux conservateurs ont répliqué, arguant que les fluctuations dans les sondages sont normales aussi loin d’une élection. Ils pointent vers des exemples historiques où les partis d’opposition ont rebondi après des creux en milieu de cycle. C’est assez vrai, mais ça dépend aussi de ce qui cause le creux et si le parti corrige le tir. En ce moment, les conservateurs semblent maintenir le cap plutôt que d’ajuster leur stratégie.
Les chiffres de financement offrent un portrait plus nuancé. Le Parti conservateur mène toujours en matière de dons individuels, une mesure qui prédit souvent l’enthousiasme à la base. Mais l’écart s’est rétréci comparé à il y a six mois. Le financement libéral et néo-démocrate a tous deux augmenté au dernier trimestre, selon les documents déposés à Élections Canada. L’argent ne garantit pas les votes, mais ça alimente la publicité et les opérations sur le terrain quand les campagnes se réchauffent.
Certains députés conservateurs expriment en privé leur frustration face au contrôle centralisé du bureau de Poilievre. Un député d’arrière-ban des Maritimes m’a confié qu’on leur a demandé de rester sur le message et d’éviter d’improviser dans les entrevues médiatiques. Ce genre de discipline a aidé le parti à maintenir l’unité durant la course à la direction, mais ça limite aussi la capacité des voix régionales à adapter les messages aux préoccupations locales. Les électeurs du Nouveau-Brunswick ne se soucient pas toujours des mêmes enjeux qui dominent les assemblées publiques en Alberta.
Les prochains mois vont tester si le déclin conservateur dans les sondages est un accident de parcours ou une tendance. Les élections partielles prévues plus tard ce printemps offriront des données concrètes au-delà des sondages. Si le parti sous-performe dans des circonscriptions traditionnellement sûres, attendez-vous à ce que la pression interne monte pour une réinitialisation stratégique. S’ils maintiennent ou gagnent du terrain, l’approche actuelle se trouve validée et les sondages récents sont rejetés comme du bruit.
Les fortunes politiques changent rapidement, surtout quand les élections demeurent dans des mois ou des années. Mais les partis ignorent les tendances dans les sondages à leurs propres risques. Les conservateurs ne paniquent pas, mais ils ne font pas non plus semblant que tout va bien. Ça pourrait être la réponse la plus intelligente pour l’instant.