Le lent effritement de la coopération commerciale nord-américaine trouve de nouveaux points de friction—et cette fois, ils se manifestent dans les dépanneurs et les bureaux d’approvisionnement à travers le pays. Un rapport fraîchement publié par le Bureau du représentant américain au commerce ne mâche pas ses mots : les règles provinciales sur l’alcool et la politique d’« Achat canadien » d’Ottawa sont désormais des irritants officiels dans une relation déjà tendue par les tarifs douaniers, la rhétorique annexionniste et les négociations au point mort.
L’évaluation annuelle, un catalogue diplomatique de griefs, pointe du doigt les régies provinciales des alcools comme des gardiens qui « entravent considérablement » les exportations américaines de vin, de bière et de spiritueux. Plusieurs provinces ont retiré l’alcool américain de leurs tablettes l’an dernier après que le président Donald Trump ait imposé des tarifs généralisés. La demande de Washington est directe : elle veut que la boisson américaine revienne sur les tablettes canadiennes « immédiatement et de façon permanente ». C’est une collision surréaliste entre le droit commercial et la politique de détail, où le bourbon et le chardonnay deviennent des pions dans une confrontation continentale.
Les guerres commerciales commencent rarement par des principes élevés. Elles s’intensifient à travers des frustrations accumulées, des représailles œil pour œil et des gestes symboliques qui dégénèrent en conflit structurel. L’escarmouche sur l’alcool illustre comment une politique locale—contrôlée par les provinces en vertu de l’architecture constitutionnelle canadienne—peut compliquer la diplomatie fédérale. Pour les négociateurs américains, c’est un casse-tête exaspérant : Ottawa ne contrôle pas directement les régies des alcools en Alberta ou au Québec, mais Washington tient le gouvernement fédéral responsable de l’accès au marché.
Au-delà des rayons de boissons, le rapport vise la stratégie d’approvisionnement du Canada. La politique d’« Achat canadien » priorise les produits et la main-d’œuvre domestiques dans les contrats fédéraux de 25 millions de dollars ou plus. Les entreprises américaines affirment faire face à des barrières opaques lors des soumissions, incluant des exigences de divulguer la composition de leur conseil d’administration et de prouver que les filiales canadiennes fonctionnent indépendamment de leurs sociétés mères américaines. Ce ne sont pas des obstacles administratifs anodins—ils peuvent disqualifier des soumissionnaires ou créer des désavantages concurrentiels qui faussent les résultats avant même l’attribution des contrats.
La plainte sur l’approvisionnement touche à une tension plus profonde dans le commerce moderne. Le nationalisme économique a explosé dans les démocraties depuis la pandémie, les gouvernements utilisant les dépenses publiques pour soutenir les industries domestiques. Le Canada présente sa politique comme une question de souveraineté et de protection d’emplois. Les États-Unis y voient du protectionnisme qui viole l’esprit, sinon la lettre, des accords transfrontaliers. Les deux positions ont du poids politique chez eux, rendant tout compromis politiquement coûteux.
Les produits laitiers demeurent le troisième rail de longue date. Les produits américains font face à des tarifs de 245 % sur le fromage et de 298 % sur le beurre au-delà des niveaux de quota. Ce ne sont pas des positions de négociation—ce sont des murs de forteresse, conçus pour garder les produits américains à l’extérieur et protéger le secteur laitier sous gestion de l’offre du Canada. Pour les exportateurs américains, c’est une exclusion économique déguisée en politique agricole. Pour les agriculteurs canadiens et les circonscriptions politiques qui les appuient, c’est une question de survie face à un concurrent largement plus imposant.
Les chiffres racontent une partie de l’histoire. Les exportations de marchandises américaines vers le Canada ont totalisé 336,5 milliards de dollars en 2025, en baisse de près de quatre pour cent par rapport à l’année précédente. Le Canada demeure le deuxième marché d’exportation en importance pour les produits américains, mais la trajectoire est inquiétante. Quand le deuxième plus gros client commence à acheter moins, et que les pourparlers commerciaux traînent—comme c’est le cas avec le Canada comparativement au Mexique—les sonnettes d’alarme retentissent dans les salles de conseil d’entreprises et les bureaux commerciaux.
Le représentant américain au commerce Jamieson Greer a publiquement exprimé sa frustration. Il s’est plaint que les interdictions provinciales sur l’alcool américain rendent les négociations bilatérales difficiles, un commentaire frappant qui brouille la politique domestique canadienne avec la diplomatie internationale. Greer a aussi évoqué l’abandon complet de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique au profit d’accords bilatéraux séparés. Cette idée, autrefois impensable, est maintenant discutée ouvertement. Trump lui-même a qualifié l’ACEUM d’« non pertinent », suggérant qu’il a peut-être fait son temps.
L’ACEUM était censé être la fondation stable. Négocié durant le premier mandat de Trump pour remplacer l’ALENA, il offrait de la prévisibilité et protégeait le Canada et le Mexique des pires impulsions tarifaires du président. Le tarif mondial de 10 % ne s’applique pas aux marchandises conformes à l’accord. Mais le Canada fait toujours face à des prélèvements distincts sur l’acier, l’aluminium, les autos, le bois d’œuvre et les armoires—des tarifs punitifs qui contournent les protections du pacte et érodent sa crédibilité.
L’examen obligatoire arrive en juillet. Chaque pays fait face à trois choix : renouveler pour 16 ans supplémentaires, se retirer, ou signaler le non-renouvellement sans retrait—déclenchant des examens annuels qui pourraient étirer les négociations pendant une décennie. Ottawa et Mexico veulent tous deux préserver le cadre trilatéral. Mais préserver quelque chose exige que toutes les parties y accordent de la valeur. En ce moment, Washington semble au mieux ambivalent.
Compliquant davantage les choses, l’administration Trump a lancé des enquêtes en vertu de l’article 301 visant plusieurs pays, dont le Canada, citant le travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement. Le rapport allègue que le Canada n’applique pas efficacement sa propre interdiction d’importation de produits fabriqués avec du travail forcé, donnant à certains produits « un avantage inéquitable » en comprimant les coûts. C’est une accusation sérieuse, instrumentalisant les préoccupations en matière de droits de la personne au service du levier commercial. Déterminer si l’allégation reflète de véritables lacunes d’application ou un cadrage stratégique est pratiquement impossible de l’extérieur.
Le ministre du Commerce Dominic LeBlanc a mené une importante délégation canadienne au Mexique le mois dernier. Une mission commerciale mexicaine doit visiter le Canada en mai. Ce sont des signes de coordination, une reconnaissance tacite que le Mexique et le Canada partagent des intérêts à maintenir la stabilité trilatérale. Mais la coordination n’est pas la négociation, et les missions de bonne volonté ne règlent pas les différends structurels sur les tarifs laitiers ou les règles d’approvisionnement.
Ce qui se déroule n’est pas qu’un désaccord politique. C’est un test de résistance pour savoir si l’intégration économique peut survivre aux politiques nationalistes, à l’imprévisibilité présidentielle et à la décentralisation de l’autorité. Les interdictions provinciales sur l’alcool, les préférences fédérales en matière d’approvisionnement et l’agriculture sous gestion de l’offre sont tous des choix domestiques légitimes. Mais dans une économie continentale profondément intégrée, ils deviennent aussi des problèmes de politique étrangère. La ligne entre souveraineté et protectionnisme dépend entièrement du côté de la frontière où l’on se trouve.
La relation a été chamboulée. Les tarifs, les menaces d’annexion et la rhétorique dédaigneuse de Trump ont déplacé le terrain sous des décennies de partenariat. Les accords commerciaux dépendent d’hypothèses partagées sur les avantages mutuels et le comportement prévisible. Quand une partie signale que ces hypothèses ne tiennent peut-être plus, toute l’architecture vacille.
Le Canada et les États-Unis ont traversé des différends commerciaux auparavant—bois d’œuvre, pièces automobiles, subventions agricoles. Mais le moment actuel semble différent. Les mécanismes pour résoudre les désaccords existent toujours, mais la volonté politique de les utiliser est incertaine. La volonté de Greer de considérer l’abandon de l’ACEUM, le dédain de Trump et l’écart grandissant dans les progrès de négociation avec le Mexique pointent tous vers la fragmentation plutôt que l’intégration.
Juillet clarifiera les intentions. Que les trois pays renouvellent, se retirent ou entrent dans un long purgatoire façonnera le commerce nord-américain pour des années. Mais la clarté sur le processus ne résoudra pas les tensions sous-jacentes. Celles-ci nécessitent des décisions politiques sur le type de relation économique que le continent souhaite—et si les priorités domestiques peuvent coexister avec les engagements transfrontaliers. En ce moment, la réponse n’est pas évidente.