Le Tribunal canadien des droits de la personne a approuvé cette semaine une entente globale sur les services à l’enfance pour les Premières Nations de l’Ontario. La décision marque une clôture partielle d’une bataille qui s’étire depuis près de deux décennies. Elle met également en lumière une fracture qui s’approfondit dans la manière dont les communautés autochtones à travers le Canada abordent les efforts de réconciliation du fédéral.
La décision de lundi permet aux chefs de l’Ontario d’aller de l’avant avec leur propre arrangement. Ça arrive après que la direction nationale ait rejeté deux fois en 2024 une enveloppe plus large de 47,8 milliards de dollars. Le tribunal a émis ce qu’il a appelé une « décision par lettre » pour accélérer le financement. Une décision formelle suivra plus tard, mais les responsables voulaient que les communautés ontariennes reçoivent les ressources sans délai.
Le langage du tribunal portait un poids qui dépassait la simple mécanique administrative. Il a décrit le choix du Canada de travailler directement avec les Chefs de l’Ontario et la Nation Nishnawbe Aski comme une rupture significative avec les « politiques racistes, paternalistes, coloniales et assimilatrices ». Ces systèmes ont façonné les services à l’enfance et à la famille depuis des générations. La décision reconnaît que les Premières Nations de l’Ontario exercent leur droit de déterminer ce qui arrive à leurs propres enfants.
Cette bataille a commencé en 2007 quand l’Assemblée des Premières Nations et la Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations ont déposé une plainte conjointe. Ils soutenaient que le gouvernement fédéral sous-finançait les systèmes de protection de l’enfance dans les réserves. Le tribunal leur a donné raison en 2016, constatant des preuves claires de discrimination. Il a ordonné des réformes et maintenu sa surveillance.
Depuis, les négociations ont été tendues et fragmentées. L’entente nationale présentée l’an dernier offrait près de 48 milliards de dollars pour refondre les services à l’enfance à travers le pays. Mais les chefs l’ont rejetée deux fois, affirmant qu’elle ne réussissait pas à éliminer la discrimination systémique. Plusieurs estimaient que l’argent ne s’attaquait pas aux causes profondes ni ne garantissait de changement à long terme.
Les chefs de l’Ontario ont pris un chemin différent. Ils ont voté en faveur d’une entente provinciale distincte qui reprend en grande partie le cadre national rejeté. Le chef régional de l’Ontario, Abram Benedict, a expliqué la décision simplement : attendre un consensus national signifiait plus de tort pour les enfants pris dans un système brisé. Ses commentaires reflètent une impatience grandissante face à des négociations qui s’éternisent pendant que de vrais dommages se poursuivent sur le terrain.
Le tribunal a reconnu cette urgence dans sa décision par lettre. Il s’est réservé le droit d’ajuster sa décision après la publication de la décision formelle. Mais il a clairement indiqué que les Premières Nations de l’Ontario ne devraient pas perdre une année complète de financement pendant que les processus bureaucratiques se déroulent. Ce genre de délai a des conséquences réelles pour des familles et des communautés déjà à bout de souffle.
La ministre des Services aux Autochtones, Mandy Gull-Masty, a tenu un point de presse à Ottawa le jour même où la décision a été rendue. Elle a déjà indiqué que le gouvernement est prêt à laisser les régions décider comment allouer les ressources. Ça inclut les programmes de prévention, les améliorations aux infrastructures et les systèmes de technologie de l’information. La proposition fédérale à l’extérieur de l’Ontario offre 35,5 milliards de dollars jusqu’à l’exercice 2033-2034, suivis de 4,4 milliards par année après ça.
Deux plans concurrents pour la réforme des services à l’enfance à l’extérieur de l’Ontario ont été présentés au tribunal en décembre. L’un venait du gouvernement fédéral. L’autre a été rédigé par des dirigeants des Premières Nations qui demeurent insatisfaits de l’approche d’Ottawa. Le tribunal n’a pas encore statué sur ces propositions.
La division entre l’Ontario et le reste du pays soulève des questions sur ce que la réconciliation nationale signifie vraiment. Certains voient les ententes régionales comme des pas pragmatiques vers l’avant. D’autres craignent qu’elles affaiblissent le pouvoir de négociation collective et fragmentent la défense des droits autochtones. Il n’y a pas de réponse claire, seulement des compromis que les communautés doivent peser par elles-mêmes.
Le financement à lui seul ne garantit pas un changement systémique. La décision du tribunal de 2016 pointait vers de la discrimination ancrée dans les structures et les politiques, pas juste des manques budgétaires. L’argent peut élargir les services et embaucher plus de travailleurs. Mais ça ne démantèle pas automatiquement les cadres coloniaux ni ne transfère le pouvoir décisionnel aux communautés. Ça exige une transformation plus profonde dans la manière dont les gouvernements et les institutions fonctionnent.
Les chefs des Premières Nations de l’Ontario devaient s’exprimer publiquement sur la décision lundi après-midi à Toronto. Leurs commentaires vont probablement se concentrer sur la suite : les échéanciers de mise en œuvre, les mesures de reddition de comptes et comment le financement se traduit en résultats plus sécuritaires pour les enfants. Ces détails comptent autant que l’entente elle-même.
Le système de protection de l’enfance dans les communautés des Premières Nations est depuis longtemps un point chaud. Les taux d’enfants pris en charge demeurent disproportionnellement élevés comparés à la population générale. Bien des familles font face à des enquêtes et des retraits d’enfants motivés par la pauvreté et les pénuries de logements, pas par la négligence ou la maltraitance. Le système traite souvent les symptômes plutôt que de s’attaquer aux causes enracinées dans des décennies d’échecs politiques.
La décision du tribunal reconnaît que les Premières Nations de l’Ontario sont prêtes à prendre le contrôle. Elles représentent leurs propres enfants, et elles ont choisi l’autodétermination plutôt que d’attendre un consensus qui n’arrivera peut-être jamais. Ce choix comporte des risques, mais l’inaction aussi.
Ce qui se passe en Ontario va probablement influencer les négociations ailleurs. D’autres provinces et régions vont surveiller de près pour voir si l’entente apporte un changement significatif ou si elle ne livre pas la marchandise dans la pratique. La confiance entre les Premières Nations et le gouvernement fédéral demeure fragile. Des promesses passées ont été brisées trop souvent pour que l’optimisme vienne facilement.
Cette entente n’est pas une fin. C’est un point tournant dans une lutte beaucoup plus longue. La surveillance du tribunal se poursuit, et les défenseurs des droits restent vigilants. Le vrai test sera de savoir si les enfants et les familles ressentent la différence dans leur vie quotidienne. C’est ça, la mesure qui compte le plus.