Les corridors de l’Assemblée nationale du Québec ont été le théâtre cette semaine du dépôt d’un projet de loi controversé. Le gouvernement de la Coalition Avenir Québec a présenté un projet qui pourrait transformer radicalement la façon dont la province gère les crises de santé mentale. Essentiellement, la loi proposée faciliterait l’hospitalisation d’une personne contre son gré.
La ministre de la Santé Sonia Bélanger et le ministre de la Justice Simon Jolin-Barrette ont présenté le projet de loi mardi. Leur objectif est clair : moderniser un cadre qui n’a pas vraiment changé depuis plus de vingt ans. La loi actuelle, connue sous le nom de projet de loi P-38, impose des critères stricts. Les autorités ne peuvent forcer l’hospitalisation que lorsqu’une personne représente un danger « grave et immédiat » pour elle-même ou pour autrui. Ce seuil, selon le gouvernement, laisse trop de personnes en crise sans intervention.
Le moment n’est pas choisi au hasard. Des tragédies récentes ont mis la politique de santé mentale sous les projecteurs partout au Québec. Un coup de couteau mortel dans un dépanneur de Montréal le mois dernier a ravivé les préoccupations du public concernant les lacunes dans la réponse aux crises. Le décès de la victime a fait écho à une autre tragédie : le meurtre de l’agente de police Maureen Breau par quelqu’un dont la famille avait signalé le comportement agressif. Ces cas sont devenus des points de référence dans une conversation provinciale sur le moment où l’État devrait intervenir.
L’ancien ministre des Services sociaux Lionel Carmant avait promis l’automne dernier de moderniser la loi. Il avait reconnu la tension entre la sécurité publique et les droits individuels. Cet équilibre demeure au cœur du débat actuel. Les critiques craignent qu’abaisser le seuil d’hospitalisation forcée puisse englober des personnes vulnérables qui ont besoin de soutien, pas d’enfermement. L’Institut québécois de réforme du droit et de la justice a publié une évaluation cinglante en décembre. Ils ont qualifié le cadre actuel du P-38 de « violation grave des droits et libertés fondamentaux des individus ».
L’institut n’a pas recommandé d’assouplir les critères d’hospitalisation. Il a plutôt plaidé pour de meilleurs services communautaires de santé mentale. Leur rapport suggérait que la province se concentre sur des soutiens volontaires et des équipes d’intervention en situation de crise. Cette approche, selon eux, s’attaquerait aux causes profondes sans compromettre les libertés civiles.
Le ministre des Finances Eric Girard a alloué 104,4 millions de dollars dans le budget provincial de la semaine dernière pour les réformes d’intervention en santé mentale. Ce financement témoigne de l’engagement du gouvernement à réviser le système. Mais l’argent à lui seul ne résoudra pas les questions éthiques que soulève ce projet de loi. Quel pouvoir l’État devrait-il avoir sur les individus en crise? Où s’arrête la protection et où commence l’abus de pouvoir?
L’Ontario fonctionne sans la norme québécoise du danger « grave et immédiat ». Le gouvernement caquiste invoque cet exemple comme preuve que les critères de notre province sont peut-être trop restrictifs. Mais les défenseurs des libertés civiles mettent en garde contre une course vers le bas. Ce qui fonctionne dans une juridiction, font-ils remarquer, ne convient pas automatiquement à une autre. Le Québec a ses propres traditions juridiques et son tissu social distinct.
La réaction politique a été mitigée mais majoritairement favorable au changement. Le chef libéral Charles Milliard a appuyé l’assouplissement de la loi pour prévenir de futures tragédies. « On a l’intention de collaborer pour accélérer ça », a-t-il dit aux journalistes mardi. Son parti semble prêt à travailler avec le gouvernement sur la mise en œuvre. Cette coopération interpartis pourrait accélérer l’adoption du projet de loi.
Québec solidaire adopte une vision plus sceptique. La cheffe parlementaire Ruba Ghazal a critiqué l’approche et le moment choisis par le gouvernement. « C’est important qu’il y ait un vrai débat », a-t-elle déclaré. « Là, le gouvernement arrive en fin de parcours, puis il nous le vole. C’est pas la bonne façon de faire. » Son parti craint que le projet de loi soit bâclé sans consultation adéquate.
Le chef du Parti Québécois Paul St-Pierre Plamondon a reconnu que la réforme est attendue depuis longtemps. « Il y a des spécialistes qui en parlent depuis 10 ans », a-t-il noté. « Évidemment qu’il faut que ça change. Les choses auraient dû bouger avant. » Son commentaire traduit une frustration que beaucoup ressentent. La conversation sur les lacunes du P-38 n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est la volonté politique d’agir.
Les défenseurs de la santé mentale partout dans la province suivent la situation de près. Certains se réjouissent de tout effort visant à intervenir plus tôt dans les crises. Ils ont vu trop de situations se détériorer parce que l’aide est arrivée trop tard. D’autres craignent que l’hospitalisation forcée, même avec de bonnes intentions, puisse traumatiser les gens et éroder la confiance dans le système de santé. Les lits d’hôpitaux, soulignent-ils, sont déjà rares. Les remplir avec des patients involontaires pourrait mettre davantage de pression sur les ressources.
Le projet de loi fera l’objet d’un examen en commission parlementaire et de consultations publiques. Les familles qui ont perdu des êtres chers à cause de crises de santé mentale partageront leurs histoires. Les groupes de défense des libertés civiles présenteront des préoccupations constitutionnelles. Les psychiatres et travailleurs sociaux se prononceront sur les réalités cliniques. Ce processus est important parce que les enjeux sont profondément personnels pour des milliers de Québécois.
Le gouvernement insiste sur le fait qu’il équilibre compassion et sécurité publique. Les opposants soutiennent que la vraie compassion signifie investir dans des soutiens volontaires, pas élargir les pouvoirs coercitifs. Les deux camps invoquent les droits de la personne, même s’ils définissent ces droits différemment. Pour certains, le droit à la sécurité justifie l’intervention. Pour d’autres, le droit à l’autonomie doit être protégé sauf dans les cas les plus extrêmes.
Le Québec n’est pas seul à se débattre avec ces questions. Des provinces à travers le Canada reconsidèrent la façon dont elles gèrent les urgences en santé mentale. La Colombie-Britannique a récemment élargi ses équipes d’intervention en situation de crise. L’Ontario a fait face à des critiques concernant les lacunes du financement en santé mentale communautaire. Le débat qui se déroule à l’Assemblée nationale reflète des tensions ressenties à l’échelle du pays.
Ce qui se passera ensuite façonnera la façon dont toute une génération de Québécois vivra les soins de santé mentale. L’adoption du projet de loi marquerait un changement important dans l’approche de la province en matière d’intervention en situation de crise. Que ce changement protège les personnes vulnérables ou les expose à de nouveaux préjudices dépendra largement de la mise en œuvre. Le financement, la formation et la surveillance détermineront si la loi atteint ses objectifs déclarés.
Les familles endeuillées par les pertes récentes méritent des réponses. Mais les personnes qui pourraient se retrouver hospitalisées selon les nouveaux critères aussi. Leurs voix doivent faire partie de cette conversation, pas être une réflexion après coup. Les politiques de santé mentale fonctionnent mieux quand elles placent au centre les personnes qu’elles sont censées servir.