Les failles du système sportif canadien ne font plus que pointer le bout de leur nez. Elles ont carrément explosé au grand jour. Une commission dirigée par l’ancienne juge en chef Lise Maisonneuve n’a pas mâché ses mots en décrivant ce qu’elle a découvert : des abus généralisés, un sous-financement chronique et une structure fragmentée qui mérite à peine le nom de système.
Près de 100 recommandations reposent maintenant sur le bureau du gouvernement fédéral. La plus audacieuse? Créer une société d’État pour gérer le sport au Canada de A à Z. C’est une proposition radicale qui découle de ce que la commission a mis au jour après des mois de témoignages et d’examens.
Des athlètes de multiples disciplines ont raconté des histoires qui ont fait les manchettes et soulevé le cœur. Ils ont témoigné devant un comité de la Chambre des communes à propos d’abus mentaux et physiques qui ont marqué leurs carrières et leur vie. Le fil conducteur? Un système qui priorisait les médailles aux dépens des personnes et qui laissait les prédateurs opérer en toute impunité.
La commission Maisonneuve a entamé ses travaux en 2024 après une pression croissante en faveur d’une enquête publique. Plusieurs intervenants réclamaient les pleins pouvoirs d’une enquête pour contraindre les témoins et forcer les organisations à remettre leurs documents. Le gouvernement libéral a plutôt opté pour une commission, arguant qu’une enquête publique exposerait des athlètes traumatisés à des contre-interrogatoires agressifs.
Cette décision a attiré des critiques à l’époque. Mais les conclusions de la commission suggèrent que l’approche a quand même révélé des schémas profondément troublants à travers le sport canadien.
Le rapport ne prend pas de détours pour décrire ce que les enquêteurs ont trouvé. Des échecs de gouvernance. Du dédoublement d’efforts entre d’innombrables organisations. Un manque d’intégration dans les politiques et programmes. Et une obsession pour les résultats de haute performance qui a écrasé la sécurité et la dignité des athlètes sous le poids des attentes de podiums.
« En fait, par moments, nous nous sommes demandé si on peut même parler de “système sportif” étant donné les problèmes omniprésents qui existent », a écrit Maisonneuve. C’est une déclaration remarquable de la part de quelqu’un chargé de réparer la chose même dont elle remet en question l’existence.
Un thème récurrent est ressorti des témoignages. Un petit groupe de décideurs et de hauts dirigeants contrôle l’orientation et les dollars du sport canadien depuis des années. Certains ont directement profité du maintien du statu quo. La commission a entendu des préoccupations selon lesquelles si ces mêmes personnes restent en poste, les vrais changements ne se produiront pas.
C’est là qu’entre en jeu la proposition de société d’État. Le modèle s’inspire de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, où des agences similaires fonctionnent avec l’appui gouvernemental mais à distance de l’ingérence politique. La structure compte parce que le financement sportif a toujours été vulnérable aux vents politiques et aux priorités ministérielles.
Selon la vision de la commission, cette nouvelle entité superviserait le financement fédéral pour le sport et l’activité physique. Elle ferait appliquer la conformité aux exigences de sport sécuritaire et aux normes de gouvernance. Et elle développerait une stratégie nationale qui équilibre la performance d’élite avec la participation large.
« Notre approche du sport doit englober à la fois la poursuite de l’excellence en sport de haute performance et la participation sportive élargie », indique le rapport. Les décisions devraient être fondées sur des données probantes et opportunes, et non façonnées par des pressions politiques ou des efforts de lobbying d’intérêts bien ancrés.
L’aspect de la reddition de comptes est crucial ici. Actuellement, la responsabilité est éparpillée entre Sport Canada, le Comité olympique canadien, les organismes nationaux de sport et les instances provinciales. Quand quelque chose tourne mal, tout le monde se renvoie la balle. Personne ne prend ses responsabilités.
Une seule entité dirigeante changerait cette dynamique. Elle créerait une ligne de responsabilité claire depuis les clubs communautaires jusqu’aux centres d’entraînement olympique.
Le rapport préliminaire de la commission l’an dernier décrivait un système « brisé ». La version finale maintient cette évaluation et fournit une feuille de route pour la reconstruction. Reste à savoir si le gouvernement fédéral aura la volonté politique de donner suite.
Créer une société d’État exige une législation. Ça veut dire débat parlementaire, audiences de comités et le théâtre politique habituel qui peut diluer les propositions ambitieuses. Et il y a la question de l’argent. La commission réclame une augmentation immédiate du financement au système sportif, mais ne précise pas les montants exacts.
Ce niveau de détail comptera quand les députés commenceront à demander combien coûtera cette refonte aux contribuables. Le financement sportif au Canada a toujours été modeste comparé aux pays contre lesquels on se mesure. L’Australie investit massivement dans son système sportif via sa Commission des sports. La Nouvelle-Zélande aussi, par l’entremise de Sport New Zealand.
Si le Canada veut des résultats similaires, il faudra un investissement similaire. Mais vendre ça à une population préoccupée par les délais en santé et les coûts du logement ne sera pas évident.
Le coût humain de l’inaction est plus difficile à quantifier mais tout aussi réel. Les athlètes qui ont témoigné devant le Parlement ont décrit des carrières sabotées et des vies abîmées par des entraîneurs et des administrateurs qui n’ont subi aucune conséquence. Certains ont parlé de troubles alimentaires provoqués par des exigences de poids. D’autres ont détaillé des abus verbaux qui versaient dans la torture psychologique.
Ce n’étaient pas des incidents isolés dans des clubs marginaux. Les schémas apparaissaient à travers les sports, les provinces et les niveaux de compétition. Le système lui-même a permis ces comportements en priorisant les résultats plutôt que le bien-être et en protégeant les institutions au lieu des athlètes.
La commission Maisonneuve argue qu’une restructuration fondamentale est la seule voie à suivre. Modifier des politiques ou ajouter des comités de surveillance ne réglera pas les problèmes de fond. Toute l’architecture doit être repensée.
Le modèle de société d’État offre une distance face à l’ingérence politique tout en maintenant la reddition de comptes publique. Il permet une planification stratégique à long terme qui ne sera pas chamboulée chaque fois qu’un nouveau ministre hérite du portefeuille du Sport. Et il crée un espace pour une prise de décision fondée sur des données probantes plutôt que des choix de financement dictés par le lobbying ou l’attention médiatique.
Que cette vision devienne réalité dépend des choix que fera le gouvernement fédéral dans les prochains mois. La commission a livré son plan directeur. Les témoignages sont enregistrés. Les problèmes sont indéniables.
Ce qui se passera ensuite montrera si le leadership politique canadien valorise suffisamment la sécurité des athlètes et l’excellence sportive pour embrasser un changement perturbateur. Ou si le confortable statu quo s’avérera trop tentant à abandonner, même avec près de 100 appels à l’action qui réclament quelque chose de mieux.