Un jugement rendu en Saskatchewan soulève des questions sur l’identité, l’intention et les limites de la critique publique avant qu’elle ne devienne diffamatoire.
Darryl Leroux, un chercheur reconnu qui étudie la fraude identitaire autochtone, a été condamné à payer 70 000 $ en dommages et frais juridiques. La poursuite a été intentée par Michelle Coupal, une universitaire de l’Université de Regina qui affirme que Leroux l’a diffamée en déclarant publiquement qu’elle utilisait une fausse identité autochtone pour faire avancer sa carrière dans le domaine de la réconciliation.
La décision a été rendue le 11 mars par le juge D.E. Labach. Elle a attiré l’attention des chercheurs, des experts juridiques et des communautés autochtones à travers le pays. Au cœur du débat se trouve un équilibre délicat entre dénoncer la fraude et respecter la croyance sincère de quelqu’un en ses propres origines.
Coupal a commencé à s’identifier comme Autochtone en 2010. Elle croyait avoir un ancêtre algonquin remontant au début des années 1800. La Nation algonquine l’a d’abord acceptée. En 2018, elle occupait le prestigieux poste de titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en vérité et réconciliation et littératures autochtones.
Puis est arrivée l’année 2023. La Nation algonquine a procédé à ce que certains ont appelé une purge de ses registres généalogiques. Elle a retiré Thomas Legarde de sa liste d’ancêtres fondateurs. La nation a déterminé que Legarde était français, et non algonquin comme on le croyait auparavant. Cette décision a rompu le lien généalogique de Coupal avec la nation, ainsi que celui de plus d’un millier d’autres personnes qui faisaient remonter leur lignée à travers lui.
Le jugement du juge Labach s’est concentré sur l’intention. Il a conclu que Coupal n’avait pas revendiqué malicieusement une identité autochtone. Elle croyait que c’était vrai en fonction de l’information dont elle disposait à l’époque. Cette conclusion est devenue le point central de l’affaire.
Coupal a décliné une demande d’entrevue. Son avocat, Paul Harasen, a publié une déclaration clarifiant ce sur quoi le tribunal s’est réellement prononcé. Il a dit que Leroux n’avait pas été tenu responsable d’avoir affirmé que Coupal n’est pas Autochtone. Le problème, c’est qu’il est allé plus loin en disant à plusieurs reprises qu’elle avait commis une fraude. Ce sont des accusations fondamentalement différentes.
Leroux a également refusé de commenter directement. Son avocat, Yavar Hameed, a souligné que le tribunal n’a pas évalué les preuves concernant le fait que Coupal soit Autochtone ou non. Il a plutôt examiné si elle croyait subjectivement être Métis ou Algonquine à différents moments de sa carrière. Hameed a ajouté que la discussion publique sur l’appropriation de l’identité autochtone par des personnes non autochtones est importante. Leroux prévoit interjeter appel.
Veldon Coburn s’est prononcé sur les implications de la décision. Il est citoyen de la Première Nation des Algonquins de Pikwàkanagàn et professeur dont les recherches portent sur les politiques d’identité autochtone et le colonialisme de peuplement. Coburn a déposé un affidavit à l’appui de la défense et a collaboré avec Leroux par le passé.
Il affirme qu’il y a beaucoup à désirer dans la façon dont les tribunaux comprennent les peuples autochtones. Cet écart de compréhension peut influencer les résultats dans des cas comme celui-ci, où l’identité et l’ascendance sont centrales mais aussi culturellement complexes.
Michelle Good, une avocate retraitée de la Nation crie de Red Pheasant, dit que les enjeux vont au-delà d’un seul cas judiciaire. Elle soutient que les personnes non autochtones qui travaillent dans des postes autochtones sans expérience vécue causent un tort réel. Good souligne le nombre croissant de personnes qui tentent de s’identifier comme faisant partie de bandes autochtones pour participer à des discussions sur les traités qui les avantagent uniquement.
Elle y voit une menace pour le sens même de l’identité autochtone. Une autre forme d’assimilation, dit-elle. La préoccupation n’est pas abstraite. Les négociations de traités, le financement fédéral et l’autorité culturelle dépendent tous de qui est reconnu comme Autochtone.
Good dit qu’un appel est possible mais pas simple. Il faut démontrer une erreur de droit ou une erreur de fait. C’est une barre élevée. Néanmoins, l’affaire a ouvert le débat sur la façon dont le droit de la diffamation interagit avec les politiques identitaires et la recherche universitaire.
Good fait partie de plusieurs chercheurs de premier plan qui travaillent sur un livre intitulé The Pretendian Compendium. Le projet examine le phénomène complexe de la fraude identitaire autochtone. Il devrait paraître en 2027. Le travail vise à documenter les modèles, les motivations et les conséquences de ce que certains appellent le changement de race.
Leroux est à l’avant-garde de cette recherche depuis des années. Il a témoigné en tant qu’expert devant le Comité permanent des affaires autochtones et du Nord. Il a également écrit Distorted Descent, un livre explorant comment certaines personnes blanches se tournent vers des identités autochtones auto-définies. Son travail a influencé les discussions politiques et suscité la controverse à parts égales.
Cette affaire se trouve à la croisée des chemins. D’un côté, il y a la nécessité de protéger les gens contre les fausses accusations qui nuisent à leur réputation et à leurs moyens de subsistance. De l’autre, il y a le travail urgent de protéger l’identité autochtone contre l’érosion et l’exploitation. Les tribunaux ne sont pas toujours équipés pour naviguer sur ce terrain.
Le jugement ne règle pas le débat plus large. Il clarifie que traiter quelqu’un de fraudeur nécessite une preuve d’intention, pas seulement une généalogie contestée. Cette distinction compte en droit de la diffamation. Mais il laisse sans réponse des questions sur qui décide de l’identité autochtone et ce qui se passe lorsque ces décisions changent.
Pour Coupal, la décision offre une justification de ses intentions, sinon de ses revendications identitaires. Pour Leroux, c’est un revers dans ce qu’il considère comme une reddition de comptes publique nécessaire. Pour les communautés autochtones qui observent de près, c’est un rappel que les cadres juridiques ne s’alignent pas toujours sur les réalités culturelles.
L’appel, s’il va de l’avant, testera si les tribunaux peuvent mieux aborder ces tensions. D’ici là, le jugement de 70 000 $ demeure une leçon coûteuse sur la ligne entre la critique et la diffamation.